Le vendeur de poèmes

pinceauxdastrid.canalblo.com
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Dans un pays où les transports en commun ne sont pas réglementés, où la destination prime sur le confort, on doit s’attendre à tout. Des mendiants de tous poils longeant les allées des bus s’inventent mille et une histoires, les unes plus loufoques que les autres, dans l’espoir de soutirer quelques gourdes. Des prédicateurs ont vu Dieu dans leurs rêves et, à coup de sermon sans queue ni tête, veulent vous convertir le temps que dure le trajet. Mais il y a aussi cette trouvaille fabuleuse que sont les vendeurs de médicaments . Ils connaissent les maladies comme s’ils les avaient inventées. Les transports en commun en Haïti peuvent être un vrai calvaire pour qui veut rentrer chez lui après une dure journée et qui voudrait profiter des minutes du trajet pour roupiller un peu. Pas question, il faut acheter, consommer ou donner aux nécessiteux pour avoir les faveurs de Dieu.

Certains jours, j’aime ces voyages, ou plutôt « expéditions » j’ose dire. Je regarde, je prends note mentalement. Elles me révèlent des scènes et des personnages qui pourraient figurer dans mon prochain billet ou dans un livre à l’avenir. Ça m’a même été thérapeutique plusieurs fois. J’ai emprunté ce long bus jaune d’écolier, filant à une allure cadencée sur la route de Carrefour, la mer scintillant au loin. Les échos des conversations des autres me parvenaient par bribes là où j’étais, plongé sur un siège loin d’etre confortable.

Quand les mots grignotent goulument ma chair, quand ils me font plus de mal que de bien, quand la page scintille par sa blancheur immaculée et que les mots refusent carrément de descendre, c’est dans ces instants que je pars à la recherche d’un visage qui déclenchera en moi orage, peur, colère, envie ou plus de ténèbres. Je m’en fous.

Ce matin-là était juste un matin comme les autres, avec sa canicule et son embouteillage. Rien de bien surprenant, jusqu’à ce qu’un enfant grimpe avec une canne et un œil crevé. Il balaya le contenu du bus avec l’œil qui lui restait, tâtant l’atmosphère pour savoir quel rythme adopter et commença à parler, à déclamer plutôt. Des mots accompagnés d’une voix nasillarde et pleureuse qui se devait de toucher les cordes sensibles de votre être. Une vingtaine de feuilles blanches imprimées, un poème qu’il avait écrit pour sa maman disparue et qu’il voulait partager avec le monde. Faire de ce poème son gagne-pain était l’objectif.  J’écoutais en silence, feignant de ne pas le remarquer, pesant chaque mot de son poème. J’évitais à tout prix de croiser cet œil qui déshabillait tout le monde, qui pouvait à un moment de la durée trouver cette boite où sommeillaient les racines de mon âme, que j’avais entrepris de bien cacher le temps de rentrer chez moi. Ici, dans cette ville, chaque personne est un livre.

Son poème parlait d’une mère, d’une femme, d’une Haïtienne qui avait tout fait pour lui mais qui avait été fauchée par la violence des rues. Des mots qui parlaient d’un pays de rêve, d’une Haïti qu’il rêvait d’habiter, une Haïti où les enfants mangeraient à leur faim et ne courraient pas les rues en loques. Un poème qui voulait redonner espoir. Un poème qui fendait comme une épée. L’avait-il lui-même écrit ? Je m’en moquais. Je voulais simplement rentrer, ce courrier d’espoir, je n’en voulais pas. J’avais cessé d’espérer longtemps déjà. Ici, les gens se confortent dans la terreur et dans la crasse. Je ne veux pas de ce poème acide, de cette épée, de cette potion qui voulait réveiller les âmes en dormance.

Je suis descendu la rage au corps, je ne me suis pas procuré son poème. Après un bain au gant de crin pour enlever la violence et la poussière des rues, j’ai ouvert mon ordinateur pour une raison que j’ignore encore, peut-être était-ce pour accoucher ce billet ?

Une page Word m’attendait patiemment, blanche avec une barre qui clignotait. Un poème aux mots lourds de sens est venu me hanter, un visage muni d’un œil crevé et d’un autre oeil clignant dangereusement me scrute derrière l’écran.

Je le répète pour la dernière fois, je ne veux pas de votre rêve.

Soucaneau Gabriel

 

2 thoughts on “Le vendeur de poèmes

  1. […] Ici, dans cette ville, chaque personne est un livre… [et] les gens se confortent dans la terreur et dans la crasse.

    Merci pour ce billet qui reproduit à bien la vie dans le transport en commun en Haïti. L’on n’a jamais vu de peuple autant résilient que le peuple haïtien.

  2. Hi Soucaneau,

    Félicitation cher. Ne laisse personne briser ce rêve, continue d’avancer sur cette lancée jusqu’à la lancée finale qui t’emmenera plus haut que le sommet. Bonne continuité! Bon travail! BRAVO!

    Samantha Thomas
    UP

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