Haïti : suis-je le dernier survivant du 12 janvier 2010?

Rien ne sera plus jamais en équilibre, je vis constamment avec l’angoisse que tout peut s’arrêter à la seconde, ma quiétude d’esprit a pris un sérieux coup.  Ça fait 7 ans déjà, plus précisément 2 555 jours, 84 mois et 364 semaines depuis que le tremblement de terre de magnitude 7.5 sur l’échelle de Richter a frappé Haïti. Il ne se passe pas une journée sans un petit incident pour me rappeler ce qui s’est passé. Le 12 janvier n’est plus une date, il est devenu ma vie et je le vis au quotidien, aussi lourd que ça puisse être.

La voiture qui démarre, l’ascenseur qui se met en marche, le vent dans les feuilles, un poids lourd qui passe,  un chat qui saute par la fenêtre, tous ces petits instants deviennent des obstacles à surmonter. Toutes ces entrevues que j’ai volontairement ratées à la vue de l’immeuble où le bureau est logé. Les souvenirs de béton et de chair en bouillie sont là sous mes paupières. Loin de moi la volonté de rouvrir la blessure, mais la mienne est là qui saigne et entache mon quotidien depuis 2 555 jours.

Ce n’est pas la peur de la mort qui me tracasse, mais c’est cette mort là que je ne veux pas. Violente, involontaire, surprenante. C’est cette image d’une ville couverte de poussière à feu et à sang que je ne veux pas revoir et qui me revient par flashes, ces rues jonchées de corps et de cris qui me met les entrailles en feu. J’aurais aimé que ça s’arrête, j’aurais souhaité passer un trait comme certains l’ont déjà fait. Oublier pour une fois ces visages meurtris de survivants en détresse, ces visages arrachés par l’horreur. Une ville, un pays nu face au monde. L’attente indéfinie d’un membre de la famille, d’un ami, du voisin qui sera en vie. L’attente d’un visage familier pour nous aider à tenir avec plus de fermeté le fil de l’existence. Je veux que ça s’arrête enfin. C’est trop lourd à porter.

La violence de ces secondes ne veut pas me laisser, les souvenirs ne se fanent pas. Suis-je le dernier survivant ?  Quand déjà tout le monde trinque, danse, construit et reconstruit de la même manière et même pire qu’avant. Est-ce qu’on est vraiment ce peuple sans mémoire ? Qui oublie tout l’instant d’après? Même la pire des horreurs ?

A tous ceux qui, jusqu’à présent s’accrochent à une image, une voix, et pour qui cette date est une blessure. Vous n’êtes pas seuls, vous faites partie de cette élite à qui la mémoire tient toujours. Ils sont encore là au bord de la rive, attendant de traverser, mais notre soif de violence, de pouvoir, notre cupidité, notre hypocrisie, notre volonté à toujours tout oublier les empêche de trouver le chemin vers la lumière.

Je ne veux pas être le seul survivant du 12 Janvier 2010.

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Soucaneau Gabriel

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Je suis Soucaneau Gabriel. Haitien vivant en Haiti. L'écriture est pour moi un refuge, un rempart contre la cacophonie du monde exterieur. Bienvenu sur ma page
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2 thoughts on “Haïti : suis-je le dernier survivant du 12 janvier 2010?

  1. Puissant. Sincère. Émouvant. Merci davoir partagé tant d’émotion. Tu n’es pas seul. Nous sommes tous un bout de toi désormais tout comme tu es ancré en nous. Merci de ne rien oublier #BeauxYeux!

    1. Merci Alexandra. Merci d’avoir lu avec attention. Il y a de ces instants qui bouleversent totalement une vie et ce séisme a été l’un d’entre eux. Ce billet est un petit rappel à l’ordre, car j’estime qu’on ne doit pas continuer à vivre comme si cet évènement n’avait jamais eu lieu. Il faut avancer et surtout apprendre du passé pour ne pas faire les memes erreurs.

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