Poursuivre des études supérieures en Haïti en étant non-voyant, un défi au quotidien

Crédit photo: Soucaneau Gabriel
Crédit photo: Soucaneau Gabriel

Lorsque je les ai vus pour la première fois dans la salle de cours, arborant leurs lunettes noires, je me suis répété à voix basse, « ils se croient où ces deux-là ? Sur une plage ? A Hollywood ? ». J’apprendrai un peu plus tard dans la semaine que Rachelle Alexis et Frantz Dorvilus étaient des étudiants non-voyants. C’était ma première semaine à l’université, je regardais le monde avec prétention et portais un jugement hâtif sur tout. J’étais, en quelque sorte, formaté pour réduire le monde à mon champ de vision et à ce que la société dans laquelle j’évoluais jugeait normal, acceptable.

Des étudiants comme les autres

Dans les couloirs de l’université de Port-au-Prince, Rachelle Alexis et Dorvilus Frantz ne sont pas considérés comme des infirmes, ils sont des étudiants comme les autres. Ils ne demandent aucun traitement de faveur et ils n’en font pas l’objet non plus. Ils fournissent le maximum d’efforts que sont censés fournir des étudiants. Ils sont ponctuels aux cours, présentent leurs exposés, remettent leurs devoirs, passent les examens comme tous les autres, sans jamais user de leur incapacité comme une excuse.

Dans un pays où les structures pour les personnes à mobilité réduite sont quasi inexistantes, étudier à l’université pour un non-voyant, relève d’un exploit. Il n’y a aucune mise en place dans nos universités pour les personnes souffrant d’un handicap. Ce qui nous fait sauter à la conclusion qu’un handicapé devrait rester chez lui, dépendre de quelqu’un d’autre au lieu de travailler à son autonomie. La secrétairerie d’état à l’intégration des personnes handicapés fait un travail monstre, les handicapés sont beaucoup plus nombreux aujourd’hui à être reconnus pour leurs compétences. 

Nager à contre-courant

Rachelle Alexis  n’est pas née aveugle. Elle a perdu complètement la vue à l’âge de 7 ans, à la suite d’un glaucome. Elle se rappelle que sa vision baissait au fur et à mesure et un matin ce fut le noir total. Ce fut un choc pour elle et pour sa famille. « Handicapée » est un mot qui ne fait pas partie du vocabulaire de Rachelle, elle est consciente de son incapacité visuelle mais ce qui la met le plus en rogne, c’est le comportement des autres à son égard. La société dans laquelle elle évolue l’a mise dans une boite et lui a collé une étiquette, lui rappelant constamment ses limites. Ses amis à l’étranger lui témoignent qu’avec toutes les structures qui sont mises en place, ils s’épanouissent normalement et oublient leur handicap.

Poursuivre des études supérieures est pour elle est un défi à relever. Elle s’était fait la promesse de toujours aller jusqu’au bout de ce qu’elle avait commencé, c’est ce qui la motive à continuer. « Les études supérieures pour un non-voyant ne sont pas faciles » explique-t-elle,  « non seulement il y a le refus des institutions mais il y a aussi le manque de structures adaptées aux cas ». Elle était la première non-voyante à fréquenter les couloirs de L’Université de Port-au-Prince. Aventure qui s’est révélée être un vrai challenge pour elle, mais sa volonté a tout surpassé, il lui a fallu beaucoup de courage et de la compréhension de la part des professeurs. Rachelle Alexis espère mettre ses compétences au service de sa communauté ou pour plus d’autonomie elle pense lancer sa propre entreprise.

Utilisant seule les transports en commun pour rejoindre l’université, elle souhaite qu’une sensibilisation se fasse au niveau des chauffeurs qui ne veulent pas s’arrêter pour prendre les personnes en situation difficile. Et c’est encore pire pour les personnes en fauteuil roulant. Circuler n’est pas facile. Cette année marque la clôture de 4 années d’études en communication sociale.

Dorvilus Frantz

Hasard ou coïncidence, Frantz avait 7 ans lui aussi lorsqu’il devient aveugle. C’est arrivé pendant les vacances d’été, suite à une forte fièvre. Les médecins lui ont dit que ce cas leur était étranger, donc ils n’ont pas pu l’aider. Quel comportement avoir quand on perd la vision, à 7 ans ? Frantz avoue qu’il ne sait pas où il a puisé tant de courage mais il ne s’est pas affolé. Sa mère par contre était inconsolable. Qui allait aider son fils après sa mort ? Frantz s’inquiétait plutôt pour ses études, allait-il pouvoir poursuivre ? L’établissement spécialisé Saint-Vincent lui ouvrit ses portes et redonna des ailes à ses rêves.

Frantz Dorvilus ne crois pas qu’il est handicapé. Bien que la société tende souvent à le lui rappeler, il ne se considère pas comme tel. Pour lui, un handicapé est quelqu’un qui dépend complètement des autres, tandis que lui, avec les années, il a acquis une autonomie. Il peut vaquer tout seul à ses activités. Il pense que l’entourage joue un rôle davantage important dans la déficience d’un individu que la perception du déficient de lui-même. Dans certaines familles les enfants portant un handicap sont mis de côté car les parents estiment qu’ils sont des invalides, qu’investir dans leur formation est une perte d’argent, car à leurs yeux ils ne pourront jamais se suffire à eux-mêmes.

Frantz Dorvilus mise beaucoup sur la formation. Pour lui, c’est un pas vers la connaissance de soi et du monde. C’est aussi un moyen d’acquérir des capacités pour être utile à la société à l’avenir. Il ne compte pas s’arrêter là après sa licence. Tant qu’il y aura des sommets à escalader, des limites à franchir, il ne se reposera pas. Selon lui, le gouvernement doit offrir un minimum d’assistance aux personnes déficientes, repenser la structure des bâtiments publics et privés en incluant des rampes d’accès et des ascenseurs pour les personnes circulant en chaise roulante. Les trottoirs qui auraient pu permettre une circulation plus fluide et moins dangereuse aux non-voyants circulants avec une canne, servent de parking et d’étalages. Frantz Dorvilus demande une intégration totale des personnes souffrant d’une déficience, il faut stopper sous toutes ses formes les préjugés dans les institutions.

La ténacité de Rachelle Alexis et de Frantz Dorvilus m’aura appris à viser toujours plus haut, à franchir les barrières que la vie impose et à relever les défis de la société. Faire usage du mot handicapé pour les décrire me donne un pincement au cœur, ce sont des étudiants joyeux, chaleureux, courtois, intelligents et appliqués. Pendant ces 4 années d’études à leurs côtés, j’ai fini par croire qu’ils finissaient par me voir… Il leur est impossible d’apprécier la lumière du jour, mais parfois, il faut fermer les yeux pour ressentir, faire silence et poésie, pour mieux apprécier la beauté de l’univers.

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Soucaneau Gabriel

Soucaneau Gabriel

Je suis Soucaneau Gabriel. Haitien vivant en Haiti. L'écriture est pour moi un refuge, un rempart contre la cacophonie du monde exterieur. Bienvenu sur ma page
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