La vente de médicaments n’est pas réglementée en Haïti. N’importe qui peut s’acheter n’importe quel médicament dans les rues ou dans une pharmacie sans la prescription d’un médecin. Démarche qui s’avère être un danger pour la population. Les vendeurs de médicaments sont partout dans les rues. Le Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) n’adopte aucune mesure conséquente face aux problèmes. Le phénomène prend de plus en plus d’ampleur chaque jour.

Rares sont les autobus circulant à Port-au-Prince dans lesquels ne siège pas un  « agent marketing ». Appellation que se sont octroyés les vendeurs de médicaments. Ces agents vantent auprès des passagers, les mérites d’un lot de produits pharmaceutiques pour lesquels normalement une prescription est exigible. Analgésiques, antibiotiques, aphrodisiaques, multivitamines, lotions en tout genre, médicaments pour enfants et adultes, leurs produits se vendent comme des petits pains.

Ils ne démarchent pas que dans les bus, ils sillonnent les ruelles des marchés avec leur pharmacie improvisée sous les bras. D’autres sont assis à des endroits stratégiques, devant les hôpitaux ou aux environs des cliniques, points de vente très prisés.

Les « médecins feuilles » sont aussi de la partie, ils prennent d’assaut la médecine naturelle, étant aidés d’un haut-parleur installé sur le toit de leur voiture. Ils chantent les effets magiques et guérisseurs de leurs potions, mixtures douteuses de toutes les feuilles dont dispose la flore haïtienne. Confortée dans l’ignorance, la population s’en donne à cœur joie, dès l’apparition du moindre malaise.

L’automédication, un risque à l’échelle mondiale

Cette tendance à prendre des médicaments sans un avis médical (hors prescription) est un phénomène mondial, explique Dr. Jean Romuald Ernest, médecin avec une spécialisation en santé publique et en gestion des services de santé. Ce n’est pas un problème particulier à Haïti, poursuit-il. Partout dans le monde on s’administre une aspirine pour un mal de tête. Dans le cas d’Haïti, le problème prend des allures un peu particulières car plusieurs facteurs sont en cause.

Le niveau économique de la population : il est plus facile de s’acheter des médicaments dans les rues plutôt que de se rendre dans un centre de santé, se faire ausculter et exécuter une prescription. Le facteur culturel doit être aussi pris en compte : l’haïtien n’aime pas aller chez le médecin, il s’y présentera quand son état commencera vraiment à s’aggraver. Il y a aussi le partage d’informations : untel avait pris tel médicament pour des maux de ventre et ça avait fonctionné, donc on se l’administre aussi, même si les causes des maux de ventre peuvent différer. L’automédication devient un réflexe chez l’haïtien. La barrière géographique est aussi importante à signaler. Si l’on regarde la carte sanitaire du pays, on se rendra vite compte que les centres de santé se trouvent dans les grandes agglomérations. A certains endroits, la population doit marcher 5 à 6 heures de temps pour trouver un hôpital, ce qui normalement est un facteur de découragement. Il faut rendre accessible les soins de santé pour diminuer le penchant vers l’automédication.

Les dangers que représente l’automédication

Crédit: Loop Haiti

Les dangers sont multiples précise Dr. Kenny Moise, médecin et chercheur. Le patient n’est pas vraiment informé sur la maladie dont il souffre, sur la composition des médicaments et les possibles effets secondaires. Il y a le risque qu’il ne soit jamais traité, avance le Dr Ernest, la maladie peut passer du stade aigu au stade chronique. Donc le véritable traitement demandera plus de temps et sera sûrement plus coûteux. Il y a aussi la possibilité que le germe développe une résistance aux effets des médicaments. Après s’être administré généreusement des doses sans tenir compte de la posologie, le médicament peut ne pas avoir l’effet souhaité ou masquer quelque chose de plus grave. Un autre traitement demandera des médicaments plus forts, ce qui aurait pu être évité. Les médicaments de deuxième ligne coûtent vraiment plus cher dans le cadre des traitement de certaines pathologies. Les complications et conséquences qui découlent de ces comportements sont graves. Les médecins rapportent des pertes de membres ou la mort par intoxication.

 Freiner l’automédication par l’éducation

Pour changer des comportements aussi ancrés dans une communauté, l’éducation est le moyen qu’il faut privilégier, explique le Dr. Ernest. Selon lui, la population n’agit pas de mauvaise foi mais plutôt par manque d’éducation. Il va falloir agir en tenant compte de ses habitudes, aujourd’hui endurcies. Utiliser les canaux de communication de la communauté pour avoir les résultats escomptés est plus que nécessaire.

La médecine naturelle ne présente-elle aucun danger ?

Nul besoin d’une enquête scientifique et pointue pour savoir que la médecine naturelle est le premier recours des familles en Haïti. Elle supplante la médecine moderne ou conventionnelle parce qu’elle est moins coûteuse et donc plus accessible. La médecine moderne ne satisfait pas jusqu’à nos jours tous les besoins en santé de la population, d’oú l’importance de la médecine traditionnelle. Mais, est-elle hors-danger telle qu’elle est pratiquée en Haïti ? Au quotidien, on voit ces vendeurs qui, de leurs voitures, proposent des mixtures et autres potions dites naturelles pour toutes les maladies imaginables. Qui examinent ces produits avant commercialisation ? Incertitudes…

A l’heure actuelle, il n’y a aucun contrôle, ni sur la qualité des médicaments, ni sur leur type, ni sur les vendeurs et la provenance de leurs produits. Les autorités concernées, la Direction de la Pharmacie du MSPP, doivent travailler à imposer des régulations strictes dans le système. La législation sur la réglementation des produits pharmaceutiques est surannée. Il y va de la sécurité de la population, précise Dr Jean Romuald Ernest.

Soucaneau Gabriel

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