D’un blogueur à un autre

J’ai croisé la route de Fedna Perla David en novembre 2016. Nous faisions partie des blogueurs retenus par la plateforme Mondoblog de RFI pour suivre une formation sur le blogging à Madagascar. Nous sommes tous les deux haïtiens. Depuis cette rencontre (où, ensemble, nous avons arpenté les rues d’Antananarivo) et depuis notre retour en Haïti, nous lisons discrètement nos billets de blogs respectifs et nous nous parlons de temps en temps.

Fedna David, à travers son blog sexeettabous.mondoblog.org scrute à la loupe le thème de la sexualité, avec un plaisir mesuré et taquin. Ce sujet encore tabou en Haïti, aujourd’hui encore on n’en parle pas ouvertement et librement. Certes les esprits ont un peu évolué depuis l’invasion des réseaux sociaux dans notre quotidien, mais nous avons quand même grandi avec l’idée que la sexualité était quelque chose de sale, un péché, et qu’il fallait se fourbir au gant de crin si on y avait goûté.

Pour parler de sexualité en Haïti, il faut fermer les fenêtres et parler à voix basse, comme un chrétien dans le confessionnal. Nous vivons avec une image dégradante de la sexualité. Les hommes, sur un ton dominant, en parlent avec des mots qui ne sont pas toujours très flatteurs et il n’est pas question pour une femme d’affirmer son désir et de prendre des initiatives, on la traiterait de tous les noms.

Mais Fedna David fait partie de cette génération qui bouscule les tabous, les idées reçues, et toutes ces règles qui sont écrites nul part mais que nous suivons pourtant scrupuleusement. Être une femme fontaine, jouir avec un sextoy, les étapes d’une bonne relation sexuelle, la masturbation sont les sujets déjà traités par la blogueuse. Cette semaine, autour d’un café, nous avons parlé de cette passion commune qu’est le blogging et la blogosphère haïtienne, nous avons aussi ressassé nos souvenirs de Madagascar et surtout, curieux comme moi seul, j’ai tiré les vers du nez à celle qui parle de sexualité comme elle parlerait du soleil qui se lève et du temps qui passe !

Photo: Soucaneau Gabriel . Au bar à liqueur Mojo, Tananarive

 

  • D’où t’es venue l’idée et la passion de bloguer?
    Fedna David : J’ai découvert le blogging grâce à un ami et, peu de temps après, j’ai découvert Mondoblog. J’étais fascinée par certains mondoblogueurs, je suivais de près cinq ou six blogs en jetant un œil de temps en temps sur les autres blogs de la plateforme. Entre temps, j’ai appris un peu le codage et les techniques du blogging et, un an plus tard, j’intégrais Mondoblog. Je me suis alors mise à bloguer très naturellement et c’est devenu une vraie passion, qui grandit de jour en jour.

 

  • Comment as-tu vécu l’expérience de Madagascar ?
    Fedna David : Ce fut une expérience extrêmement enrichissante et surtout inoubliable. J’y ai rencontré des gens vraiment extraordinaires et formidables. Moi qui, généralement, ne suis pas très à l’aise en présence d’étrangers, j’appréhendais cette formation… mais très vite j’ai été dans mon élément ! Il faut dire aussi qu’on m’avait réservé un accueil mémorable. Apparemment, tout le monde attendait de rencontrer cette fille qui parlait de sexe aussi ouvertement ! Avec les autres mondoblogueurs, nous avons appris à nous connaître, et je me suis vite sentie chez moi. Ces dix jours passés à Tana, avec des blogueurs venus de pays différents, est l’une des plus belles choses qui me soit arrivée. J’y ai appris beaucoup. A la fin du séjour, au moment de se dire au revoir, ce fut vraiment douloureux et triste.

 

  • Quels sont tes rapports avec tes lecteurs ?
    Mes rapports avec mes lecteurs sont très motivants. Ils me font des retours après chacun de mes articles que je prends soin d’écrire avec simplicité. Même si ce n’est pas toujours pour dire de belles choses. « LA » question qui revient souvent est celle de savoir si je fais tout ce je raconte ou si je ne fais que raconter des histoires ou encore si ce sont des histoires personnelles que je maquille sous des fictions… Certains osent même me demander de leur apprendre à mettre en pratique ce que je propose dans mes articles ! Moi, cela me fait rire tout simplement. Il y en a aussi qui viennent vers moi très sérieusement pour me demander de leur apprendre à être plus épanouis dans leur vie sexuelle. Je suis devenue une sorte de coach de vie sexuelle et je me fais un plaisir de les aider. Mais naturellement je n’en abuse pas et je leur signifie clairement que je ne suis pas sexologue. Il y a aussi des lecteurs que je rencontre dans la vie réelle qui aiment vraiment parler de ce que je raconte sur mon blog. Cela donne souvent lieu à des débats animés et constructifs, dans le respect. J’ai même une amie qui connait un de mes articles par cœur comme un beau poème et lorsqu’elle me l’a récité comme ça un beau jour, j’en étais ébahie et surtout très fière. C’est très encourageant et ça me fait aimer encore plus ce que je fais. Car je le fais avant tout pour moi.

 

  • Tu as un blog spécialisé où tu parles de sexualité, pourquoi avoir choisi ce thème ?
    Mon blog parle effectivement de sexualité et d’érotisme et des tabous qui les entourent, mais il arrive aussi que je parle d’autres choses. D’une franchise naturelle, je n’éprouve généralement aucun mal à parler de sexe et consorts. J’y prends même beaucoup de plaisir et ça me désole de voir combien il est difficile pour les autres d’en parler, comme si c’était quelque chose de malsain et de dégradant qu’il fallait cacher à tout prix.  Pour les filles c’est encore beaucoup plus difficile, car elles sont plus stigmatisées, intimidées et exploitées sur le sujet. Alors, sur mon blog, j’ai décidé de prendre leur parti. Je tente de leur faire comprendre que le sexe n’a rien de vilain, que c’est d’abord un besoin duquel on peut tirer énormément de plaisir et de bonheur et qu’il convient d’en parler aussi sereinement et proprement, comme on aurait parlé de manger un plat exquis ou de comment bien prendre soin de son corps. Je parle pour elles, certes, mais pas uniquement. Au final, tout le monde y trouve  son compte.

 

  • Tu n’as pas peur des critiques ? N’y a-t-il pas des gens qui voient d’un mauvais œil une femme qui parle librement de sexualité ?
    Les mauvaises critiques, j’en reçois, et j’en reçois presque autant que je reçois de bonnes critiques. Certains ne se gênent nullement pour me traiter de débauchée ou de dévergondée, on me faire la morale dans des messages « longs comme ça ». Il y en a même un qui m’a dit de vive voix que ce sont les gens comme moi qui empêchaient le changement du monde. Dieu voit pourtant que je ne fais absolument rien de mal. Alors je n’y fais tout simplement pas attention. C’est pourquoi je me bats Je constate petit à petit du changement chez les gens qui m’entourent et qui me lisent, et ça, c’est mieux que toutes les mauvaises critiques qui me sont faites !