Je remonte souvent en enfance, certaines fois volontairement, d’autres fois je suis catapulté (le mot sied à merveille) avec une telle violence dans mes souvenirs. Des souvenirs que j’essaie de refouler et je n’y parviens pas toujours. On essaie de cristalliser le présent, de se créer des souvenirs avec lesquels on pourra vieillir. Mais que peut-on faire de ces pans du passé qui heurtent à chaque fois qu’ils refont surface ? Petite exercice : Tu rencontres sur ta route un génie et il peut réaliser un seul vœu, qu’est-ce que tu demanderais ? Quelques années plus tôt, j’aurais demandé à ce génie d’effacer mes souvenirs, les mauvais surtout. J’ai tellement de choses à oublier, des visages que je souhaiterais voir se faner à jamais, des rencontres, des énergies négatives, des expériences qui m’ont éloigné loin de moi-même.

Mais j’ai fini par comprendre que ces souvenirs, ces expériences, bonnes ou mauvaises,  participent à ma construction. C’est ce ‘’moi’’ qui me parle à voix basse dans le miroir, quoique maquillé de toutes les nuances du monde. On aura beau porter des vêtements hors de prix, se cacher derrière des lunettes noires, des diplômes et des titres, il y aura toujours cette petite voix intérieure. Celle-là qui nous a suivis depuis notre naissance et qui s’éteindra sur notre lit de mort. Il y aura toujours ce ‘’soi’’ que rien ne pourra changer et qui nous enverra la vraie version de nous-même, quel que soit le chemin que nous aurions parcouru.

Ayant grandi avec le strict nécessaire, il y a des rêves que je n’ai jamais osé rêver étant petit. J’avais compris que ma mère (mère célibataire) faisait de son mieux, et le plus important pour elle était de nous nourrir. On ne devait pas dormir avec le ventre creux et pour cela, elle faisait tous les boulots possibles et imaginables. C’était la mère de tous les exploits. Je n’avais pas demandé plus car elle n’avait pas plus à me donner. Il n’y avait pas de cadeaux sous le sapin pour le nouvel an, il n’y avait pas de sapin et il n’y avait pas d’espace pour disposer un sapin de toute façon. Il n’y avait pas d’habits neufs pour les grandes occasions, pas de gâteaux d’anniversaire, pas de câlins pour les bonnes notes à l’école, pas de vacances au bout du monde.

En même temps, je grandissais à mon rythme sur le quartier et mes yeux curieux d’enfant scrutait le voisinage avec avidité. Dans le voisinage, certaines familles avaient plus de moyens et comblaient les lubies de leur progéniture. J’observais non sans une pointe de tristesse les dernières acquisitions des autres enfants, et un après-midi c’était le choc, la seule chose que j’ai osé vouloir de toute mon enfance passait devant ma porte : Une bicyclette rouge.

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Elle était destinée à un autre enfant du quartier, et ce joujou donnera la fièvre à nous tous. Après l’avoir admirée de loin, je me suis approché de son propriétaire pour pouvoir la toucher et tous les enfants de mon âge faisaient de même. La conversation autour de la bicyclette rouge et la joie qu’affichait son propriétaire au moment de la chevaucher attisa la jalousie des parents du quartier et ceux qui en avaient les moyens ont décidé eux aussi de doter leurs enfants de cette machine à deux roues. Donc moi, j’étais là à regarder non seulement la bicyclette rouge, mais maintenant des dizaines d’autres couleurs. J’avais les joues en feu mais j’affichais une fausse sérénité, car très tôt, j’avais appris à ne pas faire montre de jalousie ou d’envie, à ne pas vouloir ce que ma mère ne pouvait pas m’offrir.

Et de l’enfance à l’adolescence, j’ai rêvé de cet objet de liberté que j’aurais chevauché pour aller me baigner dans les rivières. J’ai imaginé le souffle du vent sur mes tempes, dans mes habits et je me suis même réveillé la nuit en sueurs, entendant le bruit des roues dans la cour. Aujourd’hui, je suis un adulte, je travaille et je pourrais m’offrir cette bicyclette rouge dont l’enfant en moi a tant rêvé. Mais je tais cette envie comme si je me punissais pour un péché que j’avais commis. Si vous me croisez un jour dans la rue, n’en faites pas mention. Merci.