Crédit Photo;: Photographe Gio
Crédit Photo: Photographe Gio

Tu te regardes dans le miroir et tu souris bêtement. Pendant longtemps, il t’était difficile de soutenir ton propre regard. Tu n’aimais pas ce que tu voyais. Timide, hésitant, doutant de tout autour de toi y compris de tes capacités. Tu n’aimais pas tes manières, tu ne  supportais pas la couleur de tes yeux. Les gens de ton quartier disaient que tu avais les yeux d’un chat et c’était loin d’être un compliment pour toi. Tu as donc grandi avec beaucoup d’insécurité, toutes ces choses que les autres n’aimaient pas chez moi et que tu t’étais mis à détester à ton tour.

Les années ont passé, il fallait que tu deviennes un homme. Tu as eu la voix grave, des poils au menton, des désirs sexuels et la rage des premières expériences. Pas d’ouvrage pour les débutants en amour, ni pour les pulsions sexuelles incontrôlables. Dans nos familles en Haïti, on n’en parle pas. On ne parle pas de sexe, c’est malsain. Cela doit se faire avec les volets fermés, la musique à fond, quand les enfants sont en vacances chez les grands-parents. L’amour aussi était un étrange sentiment, on n’en parlait pas. On ne faisait pas montre de tendresse devant les enfants, c’était déplacé. Tu as donc grandi avec une perception très étrange de l’amour et de la sexualité. Jusqu’à ce que tu découvres l’internet et la pornographie, qui ne t’ont pas apporté des réponses pour autant.

Tout seul tu as cherché des réponses, tu as rencontré les livres, les personnages et les lieux. Tout seul tu as appris qu’il y avait un ailleurs, tu as créé tes propres espoirs. Sur le chemin, certains ont abusé de toi, t’ont rabaissé, t’ont fermé la porte au nez. Tu as embrassé la vie d’adulte avec ses factures et ses décisions à prendre.Tu as appris à faire ce qu’un père n’a pas été là pour te montrer, tu t’es forgé une carapace et tu te relèves tant bien que mal de tes chutes.

Cette année à plusieurs reprises, tu as doucement réfléchi à mettre un terme à ce petit jeu de la vie. Cette folie qui est de se réveiller tous les matins,  de cuire sous le soleil et d’aller se coucher le soir, pour répéter les mêmes mots, refaire les mêmes gestes et les mêmes parcours le lendemain. Tu n’es pas passé à l’acte, tu ne passeras pas à l’acte, car quelque part au fond de toi, il y a cet enfant qui a été sauvé par les livres, par ses rêves et qui croit dur comme fer que la vie ne saurait infliger que des blessures. Il y a cette part en toi qui croit que la vie aura d’autres nuances de couleurs.

Aujourd’hui, 28 ans plus tard. Tu essaie à tout prix de te faire une place parmi les autres. Tu y arriveras même si tu dois traverser des tranchées et des rivières en crue. Cette lettre est pour te rappeler que tu n’a pas le droit de baisser les bras, de ne pas t’accrocher aux jugements des autres. Tu as 28 ans aujourd’hui, il te reste l’univers à découvrir. Je sais aussi que tu n’aimes pas être célébré, joyeux anniversaire poto. Toi et moi, nous avons la vie devant nous.

Laisse pousser tes ailes et vole.

De Soucaneau à Soucaneau avec tout mon respect.