De poussière et de sang

Il y a des moments de notre court passage sur terre qui ne peuvent pas être ravis par l’oubli. Ils sont incandescents dans nos mémoires. Des souvenirs qui vont et qui viennent à leur gré, nous attrapant à la gorge quand ça leur chante.

C’était une journée comme les autres, avec un soleil si chaud qu’il nous brûlait les entrailles. Ici, sur l’île, nous avons une relation particulière avec le soleil. De sa position dans le ciel, nous pouvons deviner l’heure. Les planteurs peuvent prédire si les récoltes vont être bonnes. Au-delà de sa mission de nous éclairer, il fait partie de nous. Je me rappelle qu’enfant j’aimais le regarder fuir lentement derrière l’horizon. Ses lueurs jaunâtres caressant la ville, les cimes des montagnes, avant de disparaître totalement. L’horizon, ce lieu lointain fait de légendes, peuplé de ces histoires fantasques et rocambolesques que me racontait ma grand-mère, où le soleil était un Dieu et avait une femme très belle à la chevelure dorée. J’ai bien grandi depuis, mais je n’ai pas oublié ces histoires qui ont bercé mon enfance et surtout le visage de ma grand-mère, la bouche édentée, toujours accompagnée d’un sourire.

La journée battait son plein au centre-ville de Port-au-Prince, ville de milliers d’âmes qui se cherchent et se perdent au même moment. Une ville surpeuplée où les gens marchent les uns sur les autres, une ville-cercueil. Une ville-tombe. À cette heure de la journée, les écoles étaient remplies de cris joyeux des élèves. Les hôpitaux, comme d’habitude, étaient remplis de malades qui attendaient de voir un médecin, remplis de mourants qui attendaient un miracle et de corps sans vie qui attendaient un propriétaire. Dans la rue, les marchands ambulants offraient tout et n’importe quoi aux passants, les camionnettes et les taxis klaxonnaient sans s’arrêter, les pickpockets s’offraient les bourses des passants. Une journée type, sans grandes surprises. Un tableau auquel j’étais habitué et duquel je me nourrissais tous les jours.

Les activités sur le wharf se déroulaient tranquillement. Les bateaux accostés tanguaient au rythme des vagues. De gros gaillards avec de grosses machines déchargeaient les containers des bateaux, les rangeaient les uns sur les autres pour ensuite les expédier à leur propriétaire. Un grand marché était accosté au wharf, où on vendait des produits venant des quatre coins du monde. C’est là que se déroulait mon quotidien depuis plusieurs mois, gérant d’un dépôt au sous-sol d’un immeuble de trois étages.

À travers le bruit sourd des milliers de voix des marchands et des acheteurs, on pouvait entendre l’écho des vagues de la mer au loin. La journée avançait, le marché ne désemplissait pas. Les marchandes de nourriture continuaient à offrir des plats chauds aux passants. Un grand hall séparait le marché en deux, d’un côté les dépôts où on vendait les produits qu’on déchargeait des bateaux et de l’autre, un tout autre monde : des restaurants de fortune s’étalaient avec chacun un menu singulier, des couturières proposaient leur service de rapiéçage,  des coiffeurs proposaient les dernières coiffures à la mode… une montagne de vielles chaussures se tenait au pied du cordonnier, qui les rafistolait l’une après l’autre, à côté de lui, un cireur offrait ses services.

Tous les jours, je regardais ce monde-là se construire et se déconstruire à son rythme. J’emmagasinais les visages, les sourires, regardais les disputes avec curiosité. Entre les murs de ce marché, on radotait autant qu’on parlait politique. Les ragots circulaient rapidement. Personne n’y échappait.

Nous étions en janvier, saison de fête, grosse saison comme on dit dans le jargon d’ici. Le marché était encore plus peuplé que d’habitude. Le wharf était en ébullition et recevait plusieurs dizaines de containers de marchandises par jour. À trois heures, un agent est venu nous annoncer que notre container de marchandises était prêt à être livré.

Une quinzaine de gaillards déchargeaient les boîtes du container et les rangeaient par ordre dans la plus grande pièce du dépôt. Ils chantaient, couraient, blaguaient entre eux, se gavaient de gorgées de clairin* pour atténuer la lourdeur des boîtes qu’ils transportaient. Tout le monde vaquait à ses activités quand, soudain, un violent craquement. Et la terre se déroba sous nos pieds.

12 janvier 2010 ;  16 heures, 53 minutes et 10 secondes

Personne ne savait ce qui était en train de nous arriver. La terre s’est mise à secouer violemment, comme si elle changeait de peau. Elle s’arrêta un instant, puis elle s’est encore remise à danser. Une danse endiablée, d’une violence sans nom. La terre, semble-t-il, avait soif. Soif de violence, de vengeance, de sang. Mais ça, on ne le savait pas. Personne ne nous avait prévenus qu’à un moment donné, la terre se retournerait, changerait de peau et engloutirait tout sur son passage.

À l’intérieur du marché, c’était l’affolement. Chacun courait dans des directions opposées pour se mettre à l’abri. Mais personne ne savait à l’abri de quoi. Courir pour aller où ? Est-ce que quelque chose allait sortir de l’antre de la terre ? Avant même que j’ai pu comprendre ce qui se passait, l’immeuble de trois étages dans lequel j’étais s’affaissa sur moi. Noir total.

Un immeuble effondré – crédit : Pixabay

18 heures

« Suis-je mort ? Où suis-je ? Pourquoi je n’arrive plus à bouger ? » Je ne ressentais plus mes membres, coffré sous une pile de boîte et de morceaux de béton. J’entendais des voix qui appelaient à l’aide, des plaintes, des gens qui souffraient, pleuraient, des cris de détresse. « Ça y est, je suis en enfer », pensais-je. C’est cette image qu’on n’avait pas cessé de nous vendre de ce haut lieu de tourmente créé par Dieu. Un étang de feu, de larmes et de pleurs. Des gens qui brûlaient à n’en plus finir. Quelques souvenirs commençaient à remonter à la surface. « Qu’est-il arrivé aux hommes qui transportaient les marchandises du container ? Qu’est-ce qui est arrivé au monde bruyant du marché ? » Les plaintes continuaient, les voix continuaient à appeler à l’aide. Une voix de femme disait qu’elle était enceinte et qu’elle ne sentait plus le bébé dans son ventre. La terre trembla doucement, les dalles de bétons se serrèrent un peu plus. Le noir m’engloutit encore une fois et l’instant d’une seconde, je sentis que cette nuit pourrait être ma dernière sur terre.

Pendant ce temps, à l’extérieur, Port-au-Prince s’était embrasé de tous ses feux. Un chaos sans nom s’était propagé dans les corridors les plus sombres. Les maisons s’étaient affaissées comme des châteaux de cartes avec leurs occupants. Les universités avec leurs étudiants. Les immeubles avec les gens qui y travaillaient. Les hôtels avec ceux qui y séjournaient. Une poussière épaisse recouvrait la ville comme un voile dorée descendue du ciel. Des corps ensanglantés et déchiquetés jonchaient les rues. Un morceau de bras par ci, un bout de jambe par là. On pouvait sentir l’odeur âcre du sang qui abreuvait les entrailles de la terre. Les cris de désespoir, formant un halo, montaient au ciel comme une offrande empoisonnée. Ceux qui ont survécu avaient pris l’autoroute, laissant le centre-ville, prenant la direction des montagnes, loin de la mer.
Une pluie comme on n’en a jamais vue s’abattait sur la ville comme pour sécher les larmes de ses survivants. Une eau rougeâtre descendait le long des caniveaux pour aller se jeter dans la mer. Le soleil n’avait pas su les prévenir, ce jour-là, que la terre avait soif. Une soif de chair et de sang.

22 heures

Une forte douleur au niveau de mes jambes et de l’eau qui mouillait mon visage m’avait réveillé. J’étais incapable de faire le moindre mouvement. Incapable de voir l’état de mes jambes, si elles étaient entières ou écrabouillées sous la dalle de béton. Il régnait un calme d’outre-tombe sous les décombres. Aucun bruit ne me parvenait, la dame enceinte avait cessé de pleurer. Parvenait-elle à dormir ? Était-elle morte ? Je n’en savais rien. De temps en temps, la terre vibrait sous le poids d’une voiture qui passait ou d’une petite secousse. De l’eau ruisselait de partout. Il pleuvait peut-être à la surface, pensais-je.

Des milliers d’âmes ne verront pas le lever du soleil du lendemain. Des milliers d’âmes sont parties dans une souffrance qu’elles n’avaient jamais imaginé, à laquelle elles n’avaient pas pu échapper. Cette nuit fut plus longue qu’une vie entière. Des milliers d’âmes ont traversé de l’autre côté de la rive, ensanglantées, le corps poussiéreux. Arrachées à la vie, à leur quotidien, sans prévenir. Sans qu’ils aient pu dire au revoir ou laisser une note.

Plusieurs jours plus tard …

En otage sous les décombres, je n’avais aucune notion du temps et comment la vie reprenait à l’extérieur. Une odeur de corps en décomposition flottait sous les décombres. J’étais arrivé à un moment où je ne pouvais plus tenir. Je cherchais dans mes souvenirs une raison pour laquelle je tiendrais le fil de l’existence. Je n’avais pas de femme, pas d’enfant, pas de famille. Je ne possèdais pas d’animal domestique, pas d’argent en banque, pas d’objets de valeur. J’étais une carcasse vide. Un homme seul et solitaire, prenant le quotidien comme il venait, avec ses surprises et ses mésaventures, trimbalant des rêves pour lesquels j’avais cessé de me battre depuis longtemps.

À plusieurs reprises, j’ai pensé que c’en était terminé. La mort me jouait des tours. Tantôt elle m’enlaçait, l’instant d’après elle me relâchait de son étreinte et j’ouvrais les yeux. Je sentais que c’était le jour, je n’avais plus d’énergie pour tenir. Je fermais les yeux, et lentement la vie s’enfuyait. C’était un sentiment si doux, si léger. Pourquoi les gens refusaient de mourir, si l’expérience était aussi agréable. Lentement, l’obscurité faisait place à de la lumière. Je sentis la terre qui se mettait encore à trembler, des voix me parvenaient sans que j’arrive à en saisir le sens. Puis soudain, une grande lumière blanche m’aveugla, un homme blanc m’apparut. Cette fois-ci, c’est le bon, je suis mort. …

Je me retrouvai sur un lit, vêtu d’une blouse bleue, avec une dizaine de fils attachés aux bras, reliés à des machines et des écrans. « Où suis-je ? Au paradis ? En enfer ? » Je ne savais plus auquel des deux mon âme appartenait. La porte de la chambre s’ouvrit et une femme me sourit, elle ouvrit la porte derrière elle et alerta d’autres personnes. Ils étaient tous là à me regarder, à sourire, à pleurer. Mais finalement es-ce que quelqu’un allait me dire ce qui se passe et dans quel univers je me trouvais ? Les mots n’arrivaient pas à franchir mes lèvres. Je me contentais de les regarder aussi. Une autre femme avec une blouse blanche tira le rideau. Le soleil brillait de tous ses feux à l’extérieur.

– « Monsieur, vous êtes le dernier survivant du tremblement de terre du 12 janvier. Nous sommes en mars, vous sortez d’un coma de 3 mois », me dit la femme qui a ouvert le rideau. Je la dévisageais sans vraiment saisir le sens de ses paroles. D’autres personnes arrivèrent dans la chambre pour voir le dernier survivant, le rescapé, celui qui avait échappé à la mort. Après leur départ, je regardais longuement le soleil et ses rayons jaunes. Je me rappelais des histoires de ma grand-mère, son sourire, sa bouche édentée. Je me rappelais du wharf, du container de marchandises. De l’immeuble qui s’est affaissé sur moi, de la femme enceinte qui pleurait sous les décombres. Je sentis des larmes chaudes couler de mes yeux et mon cœur s’arrêta de battre.

 

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